Quand le gâchis devient une vertu

Quand le gâchis devient une vertu

CONSOMMATION – Alors que Ségolène Royal est aux prises avec la grande distribution pour limiter la casse, qui se soucie de dénoncer les mécanismes conduisant à cette odieuse gabegie ? Finissons-en avec la surproduction et la surconsommation. Marianne (Périco Légasse) :

Lorsqu’on aborde le problème du dérèglement climatique, il s’agit bien de cibler la pollution industrielle et ses impacts désastreux sur la planète. On s’inquiète évidemment de l’ouragan ou de la sécheresse, mais c’est l’effet de serre qu’on décide de combattre. Lorsqu’on dénonce le gaspillage, personne ne pense à autre chose qu’à ces millions de tonnes d’aliments perdus dont les plus démunis ne peuvent profiter. Dans un cas, la cause précise du fléau, dans le second, ses seules conséquences. Sait-on seulement pourquoi le débat se focalise uniquement sur la gestion des surplus, la destination des produits périmés ou invendus et l’évacuation des déchets mais jamais sur la cause initiale d’une telle gabegie ? Faut-il se limiter à savoir ce qu’il convient de faire de cette marchandise que la grande distribution destinait jusqu’alors à la destruction avec interdiction aux salariés de l’enseigne de prélever ne serait-ce qu’un pot de yaourt ? Pis encore : l’idée qu’à quelques centaines de mètres des poubelles interdites d’une grande surface des malheureux ne mangent pas à leur faim et que des familles entières de milieux défavorisés pourraient améliorer l’ordinaire de leurs enfants avec cette nourriture. Mais ne s’est-on jamais posé la question de savoir qui provoque ce gaspillage et s’il existe un moyen d’y remédier ? Visiblement, le gaspillage est une fatalité, voire un phénomène logique au-delà d’une certaine échelle de production. Les œufs cassés de l’omelette en quelque sorte. On estime entre 15 et 20 milliards d’euros le montant annuel du gaspillage en France. Rapporté à une moyenne nationale, cela signifie que le coût du gaspillage alimentaire s’élève à 130 € par an et par personne sur une base de 7 kg de produits comestibles encore emballés jetés à la poubelle.
A écouter nos élites, nos économistes et nos décideurs, ce gaspillage, dès lors qu’il est moralisé par une redistribution chez les pauvres, se refait une petite vertu. Le gaspillage, c’est mal quand il va aux ordures, mais il devient acceptable lorsqu’il va aux pauvres. A quand une campagne gouvernementale soutenue par les associations caritatives afin d’augmenter la part du déchet destiné aux miséreux ? Ubu chez Leclerc prêchant la nouvelle doctrine du gaspillage social. Nous ne raillons pas ceux qui montrent une dévotion exemplaire, mais la perversité d’un système inique qui se donne bonne conscience en moralisant une forfaiture sociale. Le gaspillage est le fruit consenti et prémédité d’un système économique dont le monde occidental est en train de crever. Le pape François lui-même le dit dans son encyclique Laudato si. C’est quoi, le gaspillage ? Tout simplement le résultat structurel d’une surconsommation au service de la surproduction, ou vice versa, afin que l’industrie agroalimentaire puisse rester compétitive face aux exigences tarifaires de la grande distribution. Produire toujours plus, à moindre coût, pour consommer toujours plus, à moindre coût, afin que le distributeur puisse s’en mettre toujours plus dans les fouilles, à moindre coût. Quand le boa constrictor néolibéral se mord la queue, au moins l’avale-t-il jusqu’au trognon.
Pour conquérir des parts de marché, il faut produire pas cher, et pour produire pas cher, il faut produire beaucoup. Aux publicitaires de convaincre les masses, dont le temps de cerveau a été rendu disponible par quelques séries américaines bien débiles ou un bon reality-show ramolisseur de bulbe, et la marque est dans le chariot. Convaincre qu’il faut acheter de tout, beaucoup et tout le temps. Les besoins réels de l’humanité ? On s’en tape. Les effets néfastes sur l’environnement ? Idem. Il faut que le client ait envie de con-som-mer en quantité, surtout pas en qualité, tant pis s’il décroche un diabète ou baigne dans son cholestérol. L’obésité, c’est bon pour le bilan des laboratoires pharmaceutiques. Après tout, le médicament, ça se gaspille aussi.

Rentabilité renforcée
Et voici les gondoles de supermarché saturées de produits en tout genre, par six, par 10, par 12, puis par 24, par 36, et même par 48 ! Allez-y, plus vous en prenez, moins vous payez cher. Et si vous en avez trop pris, et que la date limite de consommation (DLC) est dépassée, vous n’avez qu’à le jeter et revenir en acheter d’autres. Ah, la fameuse date limite de consommation censée protéger la santé du consommateur ! Dans le genre pousse-au-crime, belle et géniale invention que celle-là. Non pas qu’elle soit injustifiée, nombre de denrées présentent un risque certain de dégradation, voire de nocivité, au-delà d’un certain délai. Et ce fut une conquête à mettre au crédit des associations de consommateurs que de pouvoir « dater » certains aliments. Mais il en est d’autres, en particulier dans les produits laitiers, dont la DLC est abusive. Issu d’une initiative du groupe Casino à la fin des années 80, le concept fut imposé par les pouvoirs publics en 1993. L’Etat veille au grain.
Nous ne remettons pas ici en question ce principe de protection, mais affirmons seulement que certaines marques, libres d’en raccourcir la durée (pas le contraire), en font un élément marketing de rentabilité renforcée. Sachant que nombre de revendeurs évacuent le produit de leurs rayons deux ou trois jours avant le délai officiel, de crainte de se faire prendre en situation de dépassement, il est urgent que les pouvoirs publics revoient les conditions dans lesquelles l’industrie applique cette réglementation. Le cas le plus scandaleux étant celui des yaourts, dont la DLC relève de l’escroquerie positive. Conservé au réfrigérateur, un yaourt industriel à base de poudre de lait (99 % du marché) est encore consommable sans aucun risque un mois après sa date limite de vente. Un yaourt artisanal, de trois à six mois. Au pis, le yaourt se met à « piquer », ou évolue en fromage blanc, mais en aucun cas il ne peut devenir nocif. Nous avons fait plusieurs fois l’expérience allant même jusqu’à constater, avec approbation de crémiers professionnels, que le yaourt s’améliore en goût après sa DLC. Le monde est devenu fou.
A l’inverse, voulant éviter de trop grosses pertes, plusieurs enseignes de la distribution ont été condamnées en justice pour avoir fait de « la remballe », méthode qui consiste à replacer le produit, souvent de la viande, dans un nouvel emballage dont la DLC a été miraculeusement prolongée…
On empoisonne les sols et les eaux, on exploite les hommes et les animaux, on abîme la planète et conditionne les masses pour satisfaire les exigences du productivisme mercantile au nom d’une croissance soumise au diktat du seul profit financier. Rappelons le résultat : 7 kg d’aliments sains jetés à la poubelle alors que nos éleveurs de porcs sont aux abois. Ce n’est plus la nourriture qu’on gaspille, c’est l’avenir de notre bonne vieille mère la Terre. Réapprenons à vivre.

Référence : http://www.marianne.net/quand-gachis-devient-vertu-100236803.html

Mots clé : Consommation, Santé, Solidarité