Laura Khoury : « La dégressivité des indemnités chômage ralentit le retour à l’emploi »

Laura Khoury : « La dégressivité des indemnités chômage ralentit le retour à l’emploi »

LE CERCLE/INTERVIEW – Laura Khoury, doctorante à l’Ecole d’économie de Paris, estime que la dégressivité des allocations chômage n’entraîne pas les effets escomptés.

La dégressivité des allocations chômages est une proposition défendue par le candidat à la présidence de la république François Fillon (LR). Mais cette mesure avait déjà été expérimentée en France. Quelles leçons en avons-nous tirées ?

François Fillon, candidat à la présidence de la République du parti Les Républicains, a inscrit dans son programme une mesure polémique : la dégressivité des indemnités chômage . C’est-à-dire une diminution progressive dans le temps des allocations du demandeur d’emploi.

Actuellement, la durée d’indemnisation peut aller jusqu’à deux ans avec un montant égal sur toute la période. La proposition du candidat Les Républicains vise à inciter les chômeurs à retrouver du travail plus rapidement et donc à diminuer le nombre de personnes sans emploi.

La dégressivité des indemnités chômage a-t-elle déjà été expérimentée ?

Oui, c’est en vigueur en Espagne, au Portugal, en Italie, aux Pays-Bas, et Suède et en Belgique pour ne citer que quelques pays européens. Mais c’était la règle en France de 1992 à 2001. Ça s’appelait « l’allocation unique dégressive » (AUD). Les indemnités et la durée étaient calculées en fonction de la période de cotisation et des revenus. Le montant de l’AUD diminuait par pallier tous les quatre mois. Elle avait été mise en place pour réduire les dépenses en même temps qu’une hausse des cotisations.

Quel a été son effet sur l’emploi ?

L’effet a été négatif sur le retour à l’emploi, et a conduit à lisser le profil de taux de retour à l’emploi en fonction du temps, en particulier pour les personnes aux revenus les plus élevés. Ça encourageait cette dernière catégorie à retrouver un emploi sans attendre la fin de l’indemnisation, ce qui suggère que ces personnes étaient moins contraintes sur le moment où elles sortaient du chômage. Mais globalement, ça a ralenti le retour à l’emploi. Une étude fait référence sur ce sujet : Dormont, Fougère et Prieto, « L’Effet de l’allocation unique dégressive sur la reprise d’emploi », Economie et statistique, 2001.

Introduire de la dégressivité pénalise surtout les chômeurs de longue durée.

Les chercheurs ont étudié les données sur une période durant laquelle l’AUD était en vigueur par rapport à la période précédente tout en prenant en compte l’effet de la conjoncture ; en simulant quels auraient été les résultats en inversant les conjonctures sur les deux périodes.

Quand on regarde le profil des personnes qui sortent du chômage plus rapidement avec l’AUD, on se rend compte qu’elles peuvent davantage choisir le moment où elles retrouvent du travail parce qu’elles sont mieux qualifiées. Mais ce n’est clairement pas une majorité. Introduire de la dégressivité pénalise surtout les chômeurs de longue durée : les personnes les moins qualifiées ou les séniors.

Quels seraient les conséquences d’un retour à la dégressivité ?

Le risque serait de dégrader l’appariement entre l’offre et la demande ; un chercheur d’emploi contraint de retrouver du travail rapidement aura tendance à se diriger vers des postes qui ne correspondent pas à ses qualifications, voire à s’enfermer dans des petits jobs. Or, ces derniers sont moins bien payés, à temps partiel, donc moins productifs et apportent moins de cotisations sociales. Cela ne sortirait pas durablement la personne du chômage.

Quand on ne dégrade pas les indemnités, les gens sont plus tranquilles pour chercher un travail ou se lancer dans une formation. Enfin, la dégressivité n’est pas une solution pour réduire les déficits . Car, si on constate en plus qu’elle a un effet négatif sur le retour à l’emploi, ça va finir par coûter de l’argent.

Propos recueillis par Rémy Michelines